Sans grande surprise, les seules personnes susceptibles de penser au satanisme et à insister sur ce point de vue relèvent du public général.
« Si un groupe adore la mort, il fait alors du death metal. Si un groupe adore Satan, alors il fait du black metal[1] » (Mayhem)
La rencontre et non l’alliance entre la musique et le diable au 20ème siècle est précoce. Elle remonte aux années 20 et à la naissance du blues aux Etats-Unis. Le diable fût très tôt une grande inspiration pour les artistes blues et rock qui voyaient en lui une force vigoureuse pour mener un combat social. Robert Johnson (1911-1938) fut l’un des premiers artistes blues/rock à être suspecté de sympathie, voire de pacte avec le diable. « Plusieurs évènements durant les années 1960 vont définitivement lier le rock à la figure d’un diable joueur. Le metal, quant à lui, lorgnera plutôt vers un Satan dirigé contre la société[2] ». Les Beatles furent également soupçonnés d’inclure à leur musique des messages subliminaux c'est-à-dire des phrases qui seraient, soi-disant, percevables en jouant le disque à l’envers. Les Rolling Stones évoquaient le diable dans leurs chansons, mais ils n’adhéraient pas aux thèses satanistes. En musique classique, la Symphonie fantastique (1830) du compositeur romantique Hector Berlioz constitue une glorification du satanisme[3]. « J’étais depuis longtemps un fan de la vie et de l’œuvre de Richard Wagner, j’étais fanatique de ses opéras et je savais ce qu’il lisait pour trouver l’inspiration » (Quorthon).
Le heavy metal, EVIL, s’est forgé contre l’utopie hippie, LOVE, car les métalleux, contrairement aux hippies, étaient désillusionnés. Les couleurs s’opposent : d’un côté les couleurs de l’arc en ciel et de l’autre le noir. Le cuir remplace les tissus doux et naturels. Le metal fut le symbole de la rébellion. Black Sabbath cristallisa cette désillusion. Il fut le précurseur du heavy metal.
Black Sabbath en 1970 utilise l’imagerie satanique : le metal est ainsi associé à une image sombre, occulte et ésotérique, ce qui inquiète les autorités locales. Le visuel satanique de leur première pochette d’album était une idée de leur maison de disque Warner Bross, qui y voyait là l’apport commercial qu’une telle pochette pouvait susciter[5]. L’opinion publique vit en ce groupe, un groupe sataniste. De plus, les concerts avaient une mise en scène macabre qui illustrait parfaitement le visuel satanique. Mais les membres de Black Sabbath, ne se revendiquaient en aucun cas satanistes. Pour prouver que leurs concerts n’étaient que du spectacle et pour dissuader le public de prendre au sérieux l’imaginaire satanique qu’ils véhiculaient, ils portèrent des croix chrétiennes bien visibles lors de leurs concerts. Ce qui met en avant le caractère marketing du groupe.
Geezer Buttler : « Toutes les paroles que j’ai écrites avec Ozzy étaient en réalité des avertissements contre le satanisme. On disait aux gens de faire attention s’ils s’intéressaient à ça… on n’a jamais fait l’apologie du satanisme, ni de la magie noire, on les as seulement utilisés comme référence et ce n’était pas notre seul thème. […] Seuls trois ou quatre morceaux parlent d’occultisme. Mais les gens les ont mal interprétés comme d’habitude[6] ».
Après Black Sabbath, un nouveau cap avait été franchi dans l’imagerie satanique, mais aucune religion sataniste ne transparaissait dans les paroles et il n’y avait pas de réels messages de dénonciations ou de critique du christianisme<span.></span.>.
« Je nie Jésus-Christ, le Trompeur
Et j’abjure la foi chrétienne
Tenant en mépris tous ses fruits …
Dans ce monde je jure de donner ma pleine allégeance, au maître plein de justice
Pour l’adorer, notre seigneur Satan, et aucun autre ! »
La Norvège fut le théâtre d’une vague d’incendie et de crime perpétrés par un mouvement sectaire : le Black Inner Circle, composé de musiciens tels que Fenriz (Darkthrone), Varg Vikernes (Burzum), Euronymus (Mayhem), Samoth (Emperor), qui voulaient supprimer le christianisme hors de Norvège pour restaurer les anciens cultes vikings et nordiques. Des églises dites « en bois debout » ou Starvkirker sont incendiés. Vingt-deux églises furent ainsi brûlées.
En 1992, débuta une série d’incendies d’églises, sous l’impulsion de Vikernes, Faust et Samoth (Emperor). En l’espace d’un an, huit églises furent brûlées (1992). Les églises représentaient pour eux la fin de la culture païenne nordique, au détriment de la religion chrétienne. Les brûler était ainsi la seule solution pour restaurer la culture nordique. Les incendies durèrent cinq années.
Le 6 juin 1992, l’église de Fantoff, considéré comme la plus belle des églises de bois, fut entièrement brûlé par Vikernes et Faust, qui souhaitaient en faire une date symbolique en reprenant le 666 : le 6 du 6ème fois, mais l’entreprise ne put se faire à 6 heures comme prévu, mais à 4h.
Par la suite, Euronymus est assassiné d’une vingtaine de coups de couteaux par Varg Vikernes dans un conflit de succession. Faust, le batteur d’Emperor, assassine un homo sexuel qui lui a fait des avances, et le vocaliste de Mayhem, Dead se suicide. Ils ne faisaient plus la différence entre le symbolique et la réalité, entre l’imaginaire et la production musicale. Les satanistes extrémistes du Black Inner Circle, tentaient de prendre violemment contact avec une réalité dans laquelle ils ne se retrouvaient plus[10].
Les tâches à l’intérieur du Black Inner Circle étaient répartis ainsi : Vikernes et Euronymus se chargeaient des églises tandis que Fenriz s’occupait des groupes « traîtres » et accueillait les nouveaux au seins du Cercle.
Euronymus, Varg Vikernes et Fenriz auraient lancé des menaces de mort à différents groupes de black metal qu’ils connaissaient, car selon eux, ils n’étaient pas de bons groupes de black : ils n’avaient pas le comportement Evil et leurs textes tournaient autour de la vie et des problèmes de société, ils ne mentionnaient pas l’Evil, et ainsi – d’après Le Black Inner Circle – ils dévalorisaient le black metal. Plus de trois cents groupes furent « taxés » par Le Black Inner Circle : « Nous faisons en sorte que seulement les bonnes personnes jouent du black metal. Ce n’est pas seulement une mode qui passera. S’ils ne se conforment pas au véritable esprit du black metal, nous utiliserons tous les moyens nécessaires pour les empêcher de dévaloriser le black. Tout ce que je te dis en ce moment n’est pas au nom de Darkthrone uniquement, mais au nom du Black Metal Council[11]. Nous avons un cercle ici et nous y faisons différentes choses : on discute du futur du black metal, on essaie d’apprendre aux jeunes groupes qui commencent ce qu’ils doivent faire pour ne pas porter atteinte au black metal. Le black metal est une tradition, ça ne changera jamais[12] ».
« [Le Death Metal] ne puise son énergie dans aucun idéal, c’était juste de la musique pour moi. Je recherchais plus un style de vie, une idéologie derrière la musique. Le problème dans le death metal, c’est que la plus grande partie des fans n’a pas plus de quatorze ans. Pour eux, c’est juste une question de fun, et je déteste le fun. Nous ne nous adressons pas à un public aussi jeune, mais plutôt à des gens qui écoutent de la musique extrême depuis six ou sept ans et qui savent de quoi il retourne. Si on avait dû jouer exclusivement du death metal, on se serait retrouvé confinés dans un style qui est une pure mode[13] ».
Cronos, chanteur de Venom : « Ces groupes en Norvège qui ont brûlé des églises et assassiné puis déclaré qu’ils étaient inspirés par Venom … Hum, je n’y crois pas. Nous avons peut-être inventé l’expression « Black Metal » mais nous avons toujours eu une force positive sur la scène musicale. Nous avions une carrière. Où est la leur ? Comment peux-tu te développer en tant que musicien ou établir n’importe quelle sorte de réputation musicale si tu es en prison pour meurtre ou incendie criminel ? Nous n’avons jamais eu de problème avec la police ni fait de la prison. Nous avons utilisé l’image mais toujours en étant conscient de notre but : une carrière ». Les groupes norvégiens ont transformé ce qui les fascinait, l’Evil, en des passages à l’acte[14].
Les groupes ont en effet bel et bien recours à une symbolique religieuse. On peut ainsi observer lors des concerts ou sur les supports audiovisuels des symboles à la fois sataniques et chrétiens. Les membres des groupes ainsi que leurs fans arborent des croix chrétiennes et des pentagrammes (étoile à 5 branches parfois ornée d’un bouc) renversés, le nombre 666, le marteau de Thor, les runes, des tee-shirts avec des inscriptions telles que « Fuck Me Jesus[15] », ou « Cut your flesh and Worship Satan[16] ». Ces symboles sont des signes de reconnaissance tribale et soutiennent davantage une protestation à l’égard de l’ordre établi qu’une revendication religieuse
.
Mais la majorité des groupes qui ont recours à l’imagerie satanique, ne l’utilise dans le seul but de choquer, de provoquer et de critiquer la religion, le dogmatisme et le puritanisme. Les groupes de metal ne s’en prennent pas directement à la religion chrétienne, musulmane ou toute autre religion, ils critiquent la religion en elle-même[17]. Ils ne les prennent en fait que comme des éléments de folklore ou de fantastique[18]. Le satanisme est utilisé comme simple symbole de rébellion sociale et en aucun cas religieux. Ainsi de nombreux fans portent des symboles sataniques sans avoir pour autant de rapports avec la religion ni savoir ce que cela implique. Le metal n’est pas une musique écoutée par des « Barbares Satanistes Sans Scrupules Envers l’Eglise Catholique[19] ». Il faut savoir que l’utilisation de symboles sataniques ne « [sert qu’à] vendre des disques en diffusant une image qui fascine les adolescents en mal d’expériences extrêmes ». (Vindsval (Blut Aus Nord)). Aujourd’hui le satanisme fait sourire les métalleux puisqu’il est utilisé à des fins commerciales car il est devenu un agent économique[20] et ludiques (les jeux vidéos). Les artistes se créaient par leur imaginaire satanique une certaine visibilité médiatique, majoritairement responsable de leur succès. La figure de Satan mobilisait assez d’interdits pour interpeller durablement les pouvoirs publics[21]. Venom a déclaré que ce n’était qu’un spectacle provoquant, avec Satan en personnage principal : « je ne prêche pas le satanisme, l’occultisme, la sorcellerie ou quoi que ce soit. Le rock’n’roll est fondamentalement du divertissement. On s’arrête là, c’est tout »[22].
Baphomet
AC/DC, Iron Maiden, Metallica, Slayer, Venom ont chacun gravi un à un les barreaux de l’échelle pyramidale de la subversion, chacun la poussant plus loin que son prédécesseur. L’apparition du black metal en Scandinavie au milieu des années 1980, qui se déclare ouvertement sataniste et antichrétien prône le chaos, la déconstruction, l’Evil, et le satanisme comme mode de vie[23]. Tout en sachant que les groupes qui proclament le satanisme extrême restent relativement rares. Il ne faut en aucun cas les confondre avec les groupes qui utilisent l’imaginaire satanique plus courant.
De nombreux groupes furent accusés de satanistes puisqu’ils avaient tendance à évoquer des thèmes occultes dans leurs paroles par des télévangélistes américains ou du religieux canadien Jean-Paul Régimbald comme Black Sabbath, Iron Maiden, KISS, Mercyful Fate, Judas Priest, Led Zeppelin, Mötley Crüe, Ozzy Osbourne, Alice Cooper, Slayer et W.A.S.P. qui s’inquiètent de l’impacte qu’ont ces groupes sur la jeunesse[24]. Mais leurs accusations sont exagérées, puisque aucun de ces groupes mentionnés n’adhèrent à ce mouvement.
Nicolas Walzer distingue trois publics différents dans le black metal vis-à-vis des messages satanistes[25] :
[1] http://www.blogg.org/blog-54198-themes-prejuges-110018.html
[2] Cf en pages annexes « articles » : « Devant les assises du Haut Rhin, un jeune homme accusé du meurtre d’un curé invoque des « pulsions sataniques » » de Belleret Robert paru dans Le Monde le 4 avril 2001.
Les personnes qui ont recours à ce genre de profanations ne sont que des « crétins », ils véhiculent par les médias une image erronée du mouvement metal. Les métalleux méprisent ce genre d’individus, qui manquent de respect aux morts et aux animaux, puisqu’ils ne font que salir l’image même du mouvement. Les médias en font ainsi des métalleux « types »[31].
[1] Anthropologie du metal extrême – Nicolas Walzer – Edition Camion Blanc – Pages 73-74.
[2] Anthropologie du metal extrême – Nicolas Walzer – Edition Camion Blanc – Page 21.
[3] Hard rock, heavy metal, metal : histoire, cultures et pratiquants – Fabien Hein – Musique et société – Page 177.
[4] Black Sabbath : Chant : John « Ozzy » Osbourn, Guitare : Anthony “Tony” Iommi, Batterie : William “Bill” Ward, Basse : Terence “Geezer” Buttler.
[5] Anthropologie du metal extrême – Nicolas Walzer – Edition Camion Blanc – Page 32.
[6] Anthropologie du metal extrême – Nicolas Walzer – Edition Camion Blanc – Page 34.
[7] Anthropologie du metal extrême – Nicolas Walzer – Edition Camion Blanc – Page 41.
[8] Anthropologie du metal extrême – Nicolas Walzer – Edition Camion Blanc – Page 45.
[9] Anthropologie du metal extrême – Nicolas Walzer – Edition Camion Blanc – Page 56.
[10] http://ceaq-sorbonne.org/node.php?id=1046&elementid=735. Site consulté le 25/09/2008.
[11] Autre nom donné au Black Inner Circle
[12] Anthropologie du metal extrême – Nicolas Walzer – Edition Camion Blanc – Pages 79-80.
[13] Robert Miller pour le magazine Metalhammer, 1992.
[14] Anthropologie du metal extrême – Nicolas Walzer – Edition Camion Blanc – Page 94.
[15] Du groupe suédois Marduk
[16] Du groupe français Antaeus.
[17] http://ceaq-sorbonne.org/node.php?id=1046&elementid=833. Site consulté le 25/09/2008
[18] http://fr.wikipedia.org/wiki/Heavy_metal_(musique). Site consulté le 25/09/2008
[19] http://www.the-asw.com/post/2005/09/22/51-parlons-un-peu-de-metal. Site consulté le 24/09/2008
[20] Anthropologie du metal extrême – Nicolas Walzer – Edition Camion Blanc – Page 187.
[21] Anthropologie du metal extrême – Nicolas Walzer – Edition Camion Blanc – Page 37.
[22] Anthropologie du metal extrême – Nicolas Walzer – Edition Camion Blanc – Page 41.
[23] http://ceaq-sorbonne.org/node.php?id=1046&elementid=735. Site consulté le 25/09/2008
[24] http://fr.wikipedia.org/wiki/Heavy_metal_(musique). Site consulté le 25/09/2008
[25] Anthropologie du metal extrême – Nicolas Walzer – Edition Camion Blanc – Page 101.
[26] Cf en pages annexes « articles » : « Polémique sur l’importance du satanisme en France » de Stéphanie Le Bars paru dans Le Monde, rubrique Politique, le 18 mars 2008 ; « Religieux et laïcs, spécialistes de l’occulte se penchent sur la monté du satanisme chez les jeunes » paru sur le site Internet topchretien.com où l’auteur assimile le satanisme au courant gothique et aux groupes métalleux ; « La France semble relativement épargnée par le mouvement sataniste » de Philippe Broussard paru dans Le Monde le 12 juillet 1996.
[27] Cf en pages annexes « articles » : « L’aristocratie des « vrais » satanistes prend ses distances avec les profanateurs de tombes » paru dans Le Monde le 5 juin 2008.
[28] http://www.blogg.org/blog-54198-themes-prejuges-110018.html
[29] Cf en pages annexes « articles » : « Devant les assises du Haut Rhin, un jeune homme accusé du meurtre d’un curé invoque des « pulsions sataniques » » de Belleret Robert paru dans Le Monde le 4 avril 2001.
[30] Anthropologie du metal extrême – Nicolas Walzer – Edition Camion Blanc – Page 193.
[31] Cf en pages annexes « articles » : « Profanations sataniques » paru dans Le Monde le 12 juillet 1996 et l’article « Des actes de vandalisme en série contre des édifices religieux en Bretagne » paru le 20 juin 2007.